Aubervilliers
Le théâtre interactif dédramatise la perte de l’audition
Au premier rang il y a Ginette, 65 ans, et « certainement pas encore de problèmes d’oreilles ! », venue comme au spectacle puisque c’est sous cette forme que sa caisse de retraite a décidé de rajeunir les campagnes de prévention des troubles de l’audition. C’était une première, imaginée sur le modèle du théâtre-forum, de plus en plus répandu pour « faire passer les messages » en impliquant le spectateur dans des scènes de la vie quotidienne.
Chez Médéric, l’un des premiers groupes mutualistes de retraite complémentaire, d’assurance et de prévoyance français, les responsables de l’action sociale en font le pari. Ils s’y sont essayés une première fois auprès de leur public le plus exposé à un trouble qui concerne plus de 2,5 millions de personnes en France : la perte d’audition, l’acouphène ou la « presbyacousie ». Séduits par l’originalité de l’idée, les comédiens de la compagnie de l’Étincelle, spécialisée dans le théâtre-forum itinérant en région parisienne, ont joué le jeu et monté « Dites ouïe ! », pièce interactive en saynètes, jouée hier pour la première fois devant des retraités d’Aubervilliers.
« Un sujet extrêmement tabou »
« L’an dernier, 8 000 personnes nous ont sollicités pour ce genre de problème, explique Muriel Peyretou, responsable du projet audition chez Médéric. Or les gens ne savent pas toujours où se faire dépister. » D’où l’organisation d’une « journée de l’audition » annuelle, ainsi que la création d’un bus itinérant de contrôle auditif. Ce théâtre-forum, qui pourrait être organisé dans 80 villes après Aubervilliers, se veut l’innovation propre à « inciter les gens à dédramatiser ces troubles ». En trois situations où une mauvaise oreille devient source de problèmes, les acteurs et la quinzaine de spectateurs ont pu participer aux scènes, et même... en changer les personnages ou l’issue. C’était le but, « faire évoluer la situation et la nourrir d’après leurs propres expériences », souligne ainsi une responsable de cette nouvelle campagne, lancée sous l’œil d’un médecin gériatre d’un centre de prévention du groupe Médéric et de son « observatoire de l’âge ». « On se rend compte que le fait de moins entendre conduit les gens vers l’isolement, alors que la solution existe : c’est l’appareillage, explique le Dr Dejardin. Et plus on y recourt tôt, moins l’on perdra en ouïe. » Les spécialistes du vieillissement estiment en effet que « les deux tiers des plus de 65 ans ont des troubles auditifs ».
Pourtant ce n’est pas si simple, dans un pays où « porter un appareil auditif est un sujet extrêmement tabou ». Une barrière esthétique doublée d’une barrière financière propre à en décourager beaucoup : « Un appareil peut coûter près de 1 500 €, souligne le Dr Dejardin. Or la prise en charge est dérisoire en France. » Résultat, « à peine 15 % des personnes concernées sont appareillées en France ». Dans le public, Eliane acquiesce : elle a 76 ans et porte depuis dix ans un appareil à chaque oreille. Mais, au dernier test, le médecin lui a confirmé ce qu’elle craignait : « J’ai encore perdu à l’oreille gauche et il faudrait que j’achète un nouvel appareil, déplore-t-elle. Je n’ai pas les moyens ! »
Élodie Soulié
